La ruralité

  C’est un thème que j’ai en tête depuis longtemps… mon questionnement est le suivant : qu’avons nous gagné et qu’avons-nous perdu avec la disparition de la ruralité telle qu’elle a pu exister ?

  D’abord, il faut définir ce que ruralité signifie. Ce n’est pas très compliqué : cela correspond au fait de vivre à la campagne, quand par « vivre » on entends habiter, travailler, etc. On peut aussi penser que ça suppose une certaine mentalité. Concrètement, on peut dire que la ruralité en tant que concept est représentée par l’ensemble des populations non-citadines d’avant la révolution industrielle. Soit l’écrasante majorité des habitants d’alors.

  Ce qui fait qu’on ne peut plus parler de ruraux qu’au passé est, justement, la révolution industrielle, et tous les progrès qui se ont suivi depuis. On a eu d’abord l’exode rural, quand les enfants de paysans migraient en ville pour trouver un travail ouvrier. Ils y sont resté, et ont logiquement adoptés les mœurs citadines, jusqu’à devenir citadins en quelques générations. Parallèlement à ça, il y a eu une sorte de disparition de l’esprit « des campagnes » quand le pouvoir politique en place a décidé d’affermir sa légitimité par l’éducation et par « l’idéal républicain » d’alors¹. Ce qui a de manière assez nette uniformisé l’ensemble des Français sur le plan des idées, des valeurs.

  Les gains en ont été indéniable : avec la technologie, le niveau de vie a connu une augmentation spectaculaire, tout comme le partage des connaissances, la qualité du travail… la liste est longue. Qui voudrait prendre la place d’un paysan du XIX° siècle ?

  De manière pragmatique, on remarque facilement ce qui a disparu : le français a supplanté les patois, la mécanisation a remplacé le savoir-faire… toutefois, les aspects de fond ont également changé. Je pense notamment aux valeurs fondamentales d’alors, aujourd’hui plus que désuètes. Le plus frappant est la notion du collectivisme. En effet, le travail étant le travail de la famille, il était fait par et pour celle-ci. La famille prévalait sur l’individu dans beaucoup de domaines². Par ailleurs, la solidarité communautaire était forte : chaque travail d’ampleur chez un particulier voyait une mobilisation volontaire de tous, sachant que chacun y gagnait à terme. Enfin, l’attachement à la terre et aux racines était très fort. Tout ceci semble avoir disparu dans notre société actuelle…

  Si je me suis plus étendu sur les pertes que sur les bénéfices, c’est que ces derniers sont faciles à cerner. Ce qui permet de relativiser également… Pas d’omelette sans casser d’œuf, dira-t-on.

PS : Concernant le point des « techniques d’autrefois », il serait dommage qu’elles disparaissent, compte tenu d’un pétrole évanescent…

¹ Entre autres.
² Trop, même : mariages arrangés, etc…

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5 réponses à La ruralité

  1. Marie :

    Mon premier commentaire concerne la langue. C’est vrai que tout a été fait pour que le français devienne l’unique langue parlée. Si mes souvenirs sont bons, il me semble que déjà Louis XIV a rendu l’utilisation du français obligatoire. Depuis cette époque et la progressive disparition des patois comme tu le dis, le français s’est imposé partout. L’objectif en était l’uniformisation du territoire français, pour une gestion et un contrôle plus facile. De nos jours, en comparaison avec d’autres pays comme par exemple l’Espagne, l’Allemagne ou le Royaume-Uni, la France est extrêmement homogène, exceptée quelques régions indépendantistes. Pour moi, c’est plutôt une bonne chose, notamment pour permettre une bonne cohésion dans le pays. Cette cohésion vient en partie de l’identité. La langue est une partie extrêmement importante, voire même peut-être la plus importante, de l’identité. Dès lors, même si l’utilisation du français a été imposée, n’en est-elle pas été indispensable à la construction de ce pays où la cohésion est relativement forte ?
    Mon deuxième commentaire concerne l’idée d’une campagne solidaire et unie. Je suis d’accord avec cela seulement en partie. En effet, les relations ne sont pas toujours de bon voisinage, et les populations étant plus réduites, les gens se connaissent très vite. J’ai entendu dire que les jugements de valeurs étaient plus importants, et qu’il était par exemple beaucoup plus difficile pour des gens qui sortent un peu de l’ordinaire, de se faire accepter dans un petit village que dans une grande ville. Après, bien sûr, tout dépend de nombreux facteurs, comme toujours.
    Enfin, par mon expérience en résidence universitaire, je pense que vivre dans un appartement peut parfois avoir un aspect plus convivial en solidaire qu’en pavillons indépendants.
    Merci de nous faire réfléchir autant, en tout cas !

  2. Fifi :

    Je crois que les études actuelles dans les facultés permettent d’entrevoir un autre point de vu moins dépréciatif sur les langages utilisés en ruralité.
    Des langages qui étaient en fait des amalgames aux influences diverses plus ou moins massives, assimilées à travers l’ouvrage du temps, tout comme il n’a jamais existé de français qui ont toujours été français !

    La cohésion par le « bon droit », fût parfois voir souvent en déroute en 1789 pour ne citer qu’une date, je ne crois pas trop à l’efficacité de cette folie mégalomaniaque qui deviendra le national patriotisme et qui une fois touchée le plafond du monde chute encore lamentablement dans les cendres. L’identité passe aussi par le particularisme local et c’est même peut-être la voie vers une meilleure acceptation de l’autre, étranger, quand on a conscience en tant que particularité que l’autre, c’est nous, mais d’ailleurs.

    Ceux qui sont partis en ville ont perdus leur indépendance au profit du confort de vivre c’est clair.
    Il y a quand même un cas moderne de personnes qui veulent revenir en arrière et qui ont bigrement échouées vu la perte de leurs techniques ancestrales, il s’agit des Mongoles qui n’ont pas su résister à des hivers vigoureux.
    Et d’autres qui résistent encore, comme les derniers éleveurs de chevaux du Montana, eux le disent bien d’ailleurs leur activité ce n’est rien d’autre que leur identité.

    Comme il est dit, il y a eu des gains et des pertes, les mœurs changent et l’homme demeure tel qu’il est.

    Mais on essaie de préserver ce qui mérite de l’être et certaines connaissances sont probablement déjà perdues car le hic c’est qu’on ne peut pas mettre quelque chose à l’abri en hypothéquant sur sa valeur future quand on ne sait pas de quoi sera fait demain.
    Cependant la nécessité à toujours été notre véritable moteur.

  3. Alain Ternaute :

    @Marie : C’est effectivement une très bonne chose que l’utilisation de la langue nationale puisse être généralisée. D’autant que celle-ci est très riche : la cantonner au statut de « langue administrative » l’aurait vouée à une mort certaine.
    Néanmoins, je pense que ce que voulait souligner l’auteur du billet, c’est la disparition du caractère de la localité, de son identité. Les différences de langage propre à la localité font partie de cette identité propre. Cette identité est là pour assurer la cohésion locale (anciennement rurale).
    L’homogénéité, c’est bien, mais c’est au détriment de la diversité. ;)

  4. Alain Ternaute :

    @Marie : La difficulté de se faire accepter en milieu rural est en fait une réminiscence de ces anciennes valeurs de défense locale : l’inconnu (au sens propre et figuré) est toujours source de méfiance. Ses mœurs et valeurs sont inconnues et c’est se protéger que de rester méfiant envers lui. Il faut d’abord un temps d’observation et de test, pour être sûr que l’étranger est bien un allié.
    Au contraire, s’il est du coin, c’est un gage de confiance. Un « Je suis le fils d’Albert Michu de Puis-en-Bourg [ndlr. village du coin] » aura tôt fait de rassurer. C’est d’ailleurs surprenant de voir à quel point les ruraux attachent une importance capitale à la question : « et vous venez d’où exactement ? », et d’essayer de faire des recoupements avec des personnes connues en ces lieux…
    Racisme ? Certainement pas ! Xénophobie ? Aucunement ! Chauvinisme ? Du tout ! C’est juste une façon de se protéger de l’inconnu, comme l’est la timidité ou le caractère réservé.

    Comme argument contraire, je serais plus enclin à avancer celui des querelles familiales exacerbées par le milieu rural. Même si, en de tels lieux, la solidarité est bien présente au niveau des du bien commun, c’est complètement l’inverse en ce qui concerne le bien propre !
    Chaque famille est un concurrent et en même temps un allié (complémentarité) dans la réussite. Aussi, les problèmes d’affaires sont omniprésents dans un lieu où la nature ne fait jamais de cadeaux sans contrepartie laborieuse.

  5. Alain Ternaute :

    Concernant le thème dans sa généralité, je crois qu’on à beaucoup plus perdu que ce que tu (auteur du billet) semble nous présenter.

    Alors je ne suis pas non-plus rétrograde ou réac : l’urbanisation nous à apporté énormément de progrès technique, comme tu l’as souligné.
    Mais je pense que ce n’est pas qu’une simple « urbanisation » qui s’est produite, c’est beaucoup plus profond que ça :

    On à déraciné l’homme en l’érigeant d’abord au rang national, et plus encore ce dernier siècle en le hissant au rang mondial.
    L’homme n’a plus de racines. Son pays, c’est le monde, ses valeurs sont celle du monde, ses habitudes sont celles du monde, son identité… ? Quelle identité ?
    Il vit dans un univers qui se veut le plus homogène possible. Le hic, c’est que l’univers naturel appelle et rappelle la diversité (j’irais jusqu’à dire que c’est dans son ADN). Du fait de cette incompatibilité, il doit étouffer cette nature pour ce monde homogène, ce monde « men-made » de synthèse. La nature campagnarde lui est une planète extra-terrestre. L’homme moderne est aliéné par son corps (nature-made), qui ne ressemble pas assez aux standards mondiaux.
    Plus de racines, même au sein de sa famille : elles éclatent et la plupart des enfants renient l’éducation de leurs parents pour se forger la leur.
    L’homme ne communique plus qu’avec l’inconnu : il est gavé d’information nationale et mondiale, sa cellule sociale c’est son lieu de travail qui change d’année en année, son confident c’est son psy ou sa compagne (qui changent aussi d’année en année, voire moins)…
    Tout ça, à tel point qu’à l’heure actuelle, l’homme est allergique à toute racine humaine, car venant de la diversité naturelle. Elles lui sont chauvinisme, voire racisme ou xénophobie.
    … Bref ! C’est très-très profondément ancré tout ça !
    On a donc actuellement un homme moderne vide, au milieu d’une société qui cultive ce vide au nom de l’homogénéité et de la globalisation. Tous pareils…
    Le gros problème, c’est que l’homme ne PEUT pas vivre à l’échelle nationale, encore moins à l’échelle mondiale : ses capacités mentales et physiques le restreignent naturellement à un espace beaucoup plus limité : celui de la ruralité justement.

    Et on le voit : les gens en ont assez du « système », des « excès de la mondialisation », de la « pensée unique », de la folie humaine, etc.
    Face à ce système globalisant, certains veulent couper les ponts et retourner aux sources. Même certains cadres hauts-placés abandonnent leur florissante carrière pour un « retour à la terre » pourtant plus qu’incertain. On peut voir l’émergence de villages vikings, de villages écologistes…
    D’autres se révoltent face à la globalisation et veulent en prendre le contre-pied. Les punks, les rastas, les alter-mondialistes, et cie. ont dans leurs fondements cette volonté de retour à la diversité et à l’identité. La contre-culture, le non-conformisme, les marques identitaires, les accessoires et les vêtements extravagants, l’insouciance de l’extérieur (et du lendemain)…
    De la confrontation de cette volonté de retour à l’humain local et de celle du besoin de reconnaissance et de partage social, naît un paradoxe que l’on retrouve dans toutes ces mouvances non-conformistes. « On veut un autre monde, mais on veut aussi répondre à l’appel du local »…

    Bref. On a énormément perdu comme on a énormément gagné.
    Même moi qui suis à la campagne et conscient de tout ça, j’ai du mal à penser local avant le global. Pourtant, c’est la base la plus élémentaire pour construire. Et je vois tout autour de moi des personnes encore plus atteintes par ce problème d’ancrage avec le concret… Ça fait plutôt flipper.

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