Dissonance cognitive, information, pouvoirs

Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut  d’une treille
Des raisins mûrs apparemment ,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le Galand en eut fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait point atteindre :
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre?

 

  Une bonne introduction, je trouve, au concept de dissonance cognitive et à la manière dont on la surmonte. Ici, la dissonance a lieu lorsque notre Renard ne peut obtenir ce qu’il souhaite. De manière générale, on parlera de dissonance cognitive lorsqu’une personne se trouve face à deux visions du monde incompatibles entre elles : « je veux manger ce raisin » et « je ne peux pas le manger ».

 

  C’est un phénomène très intéressant en soi, mais plus intéressante encore est la manière dont il est traité, et résolu. Il s’avère que la situation est si peu confortable qu’elle ne dure pas, et que l’on fait – inconsciemment ou pas – en sorte que la contradiction disparaisse. On change d’avis, on prétend que le paradoxe ne s’est jamais posé… La liste est longue. Ainsi, Renard n’aura vu, finalement, que des raisins trop verts.

  De même, la notion est vraiment vaste, aussi je ne vais parler que des implications en terme de jeux de pouvoirs ; même si là aussi il est improbable que j’en fasse totalement le tour.

 

 

  La première chose qui vienne à l’esprit, c’est le rôle du phénomène en terme d’information. Certains parlent de « cocon informationnel », je trouve le nom convient plutôt bien, même si l’usage en a été parfois galvaudé, à mon avis (on en reparlera). Bref : il s’agit de rester confiné dans une même sphère, un même milieu pour s’informer. Avec, donc, l’idée que ce confinement n’est pas forcé, mais mécanique : on lira les journaux qui contiennent ( potentiellement ) le moins d’avis, opinions, faits contraire à notre vision du monde. Et on ignorera, ou peu s’en faut, le reste de la presse.

 

  Ce qui mène, puisqu’il s’agit d’information, à regarder l’actualité avec toujours les même filtres, le même biais. Alors, on pourrait bien parler d’un appauvrissement de l’information qu’on reçoit. Alors que finalement, ce n’est qu’une mesure de précaution de notre esprit (Conscient ? Inconscient ? ) pour être le moins fréquemment possible mal à l’aise.

 

 

  Autre aspect, celui de la politique. Ici, les variations des modes d’évitement sont presque infinies. Pour commencer, dans la pratique quotidienne du métier : comment peut-on décemment tenir un discours un jour, et le discours opposé le jour suivant ? C’est simple : si le politicien en question s’est rendu compte du paradoxe, il aura subtilement changé d’avis, ou changé de souvenirs (« Mais non, vous n’avez pas compris ce que je disais »), en tout cas changé de perception du monde pour que la contradiction disparaisse.

 

  Pour ce cas précis, je suis parti de l’idée que les politiques disent ce qu’ils pensent, chose ô combien discutable. Mais comme ils agissent comme tel, leurs discours et justifications restent, je pense, identique.

 

  Et en ce qui concerne l’application de ce principe à d’autres personnes, là aussi, les possibilités sont vastes. Je trouve que cette dissonance, et sa réaction, est un vecteur de pouvoir très puissant. Cela permettrai – hypothétiquement – que des personnes rejettent d’elle-même tout information contradictoire avec ce en quoi elles ont confiance. La différence avec ce que j’ai déjà évoqué, est qu’avec un peu d’habileté, ce en quoi les gens font confiance, ce peut être un appareil d’Etat. Là, on s’approche des méthodes de propagande des systèmes totalitaires, qui s’apparente par certain aspects à un conditionnement de la réaction à la dissonance.

 

 

  Sans aller jusque là, on peut, puisqu’on parle de conditionnement, évoquer le lien de tout ceci avec l’éducation. C’est une manière, il me semble, de faire passer un certain nombre d’idées dans les choses acquises de la génération en question. Conséquence, les idées opposées ont peu de chances de prendre racines parmi ces personnes.

 

  A titre d’exemple, on pourrait parler du flou des programmes scolaires d’histoire autour de certaines questions, comme celles du retour de De Gaulle au pouvoir en 1958.

 

  Bien entendu, ceci a des degrés divers, selon le contexte politique, l’époque, etc… Parfois, cela corresponds à une falsification totale de l’Histoire, pour qu’elle colle à une doctrine particulière. Et si seul ce qui est officiel est considéré comme vrai, les choses se font d’elles-même…

 

 

 

Notes :

- Je vous recommande cet article sur la « double pensée » décrite par Orwell dans 1984.

 

- C’est d’ailleurs la lecture de ce roman qui m’a inspiré cet article.

 

- N’ayant pas des connaissances très étendues en psychologie, j’espère qu’aucun contresens ne se balade dans mes lignes ;)

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5 réponses à Dissonance cognitive, information, pouvoirs

  1. Trois remarques :
    1) Une fois que lu l’article sur la « doublepensée », on peut penser à Mme Duflot, par exemple.

    2) En fait, beaucoup de croyances reposent sur l’évitement de la dissonance. Pas seulement religieuses, d’ailleurs : on pourrait prouver (??) la non-rotondité de la terre, que personne ne nous écouterait. (ce qui est, somme toute, normal)

    3) Et si je datais ce commentaire de la minute suivant la publication de cet article, vous croiriez juste l’avoir manqué si vous l’avez lu aujourd’hui. Une manière de résoudre le paradoxe mémoire/écrits. Vous voyez, je parlais de falsification, de confiance, de croyance (« si c’est affiché, cela est vrai ») …

    Voilà pour l’instant :)

    • Alain Ternaute :

      Ça me rappelle l’article de Reflets.info sur le conspirationnisme.
      Et puis aussi cette citation de St Antoine le Grand :
      « Un temps viendra où les hommes devenus fous, s’ils voient quelqu’un qui ne l’est pas, se lèveront contre lui et l’apostrophant, lui diront : « tu es fou » parce qu’il ne leur ressemble pas. »

  2. Alain Ternaute :

    (un peu hors-sujet: )
    A propos de fables sur le pouvoir dans la communication, connais-tu le conte « Les habits neufs de l’empereur » ? Si non, ça devrait t’intéresser.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Habits_neufs_de_l%27empereur

  3. Zipanu :

    Bonne analyse d’une autre facette du pouvoir, pertinente sur bien des sujets, anecdote, j’ai lu un petit article intéressant sur le ça m’intéresse de novembre on y parle du pouvoir et notamment du syndrome d’hubris.

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