Le temps des politiques

 

  Dans notre société actuelle, le concept de fuite en avant est, semble-t-il, de plus en plus omniprésent : on en parle parfois, on la constate souvent. On admet souvent que de nos jours, « tout va plus vite », que notre conception du temps est modifiée et ramenée à l’instant. Ce qui pose les questions des implications à long terme sur les individus, sur la politique et sur la société elle-même finalement. Implications que j’essaie modestement de démêler ici.

 

  • La chute, la fuite

 

  S’il est quelque chose d’étonnant dans tout ce qu’on entends ces temps-ci, c’est bien le concept de fuite en avant. Et s’il est quelque chose d’étrange à ce propos, c’est qu’ils soit à la fois si détesté et si appliqué.

 

  On parle souvent de procrastination à ce propos, tant et si bien que c’est devenu un mot pour désigner le fait de tout reporter au plus tard possible. Cela peut être traité avec humour lorsque c’est de personnes que l’on parle, un peu moins lorsqu’il s’agit de groupe de personnes, de sociétés, d’états de responsabilités en somme. On retrouve le concept de dette dans le cas général: il s’agit de consommer maintenant mais de payer plus tard. Et de reporter ce « plus tard » encore plus tard si, le moment venu, on n’a pas les moyens de la rembourser.

  C’est d’autant plus problématique quand c’est d’un état qu’on parle, car ceux qui prennent des engagements ne sont pas forcément ceux qui sont tenus de les honorer, en particulier du point de vue de l’emprunt d’argent. C’est votre successeur qui sera tenu par vos engagements. Et qui, tout comme vous, trouvera sûrement plus confortable de refiler le bébé à son propre successeur. Si c’était de personnes et non de fonctions politiques qu’on parlait, on jugerait cela totalement irresponsable, non ? Ceci peut être résumé ainsi : « Tant que l’on chute, on ne touche pas le sol. »

 

  • La fuite, la politique

 

  Intéressons-nous à la politique plus en détail, ainsi qu’à la fonction du politicien. On se rends vite compte que la durée d’un mandat et de son influence est plutôt faible par rapport à l’espérance de vie d’un citoyen lambda. Tout au plus faut-il une quinzaine d’année pour que la succession se soit chargée de détricoter tout ce qui a été construit. Ne subsiste que ce qui a été considéré comme « acquis » entre-temps par les masses, comme par exemple la semaine de travail à 40h ou les congés payés : ce qui est emblématique, en somme. On pourrait ainsi parler de « patrimoine législatif », qui constituerait toutes ces lois que les dirigeants eux-mêmes ne se risqueraient pas à toucher.

 

  Voilà pour ce qui est du constat. La question qui se pose est de savoir comment agissent les politiques, vis-à-vis du temps qui leur est imparti en particulier, et vis-à-vis du temps en général.

 

  Clairement, quand on approche la fin d’un mandat, les choses s’agitent si la personne est candidate à sa propre succession : il s’agit de pouvoir répondre à la question « Ce que vous promettez, pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? » par « Pas le temps ! Voyez, on peine à faire tout ce qu’on veut ! ». D’où l’argumentaire électoral qui s’ensuit. Le mandataire devient le candidat. Cela devrait vous évoquer quelque chose si vous êtes en France ; cela arrive chroniquement.

 

  Ceci limite l’horizon politique au mandat suivant. Le long terme reste tout au plus une opinion, un principe. Paradoxalement, à l’échelle de l’individu, la politique est quelque chose qui semble d’une lenteur formidable : il faut plusieurs mois pour qu’une loi soit votée et mise en application, ce qui permet certes la réflexion2 mais ne permet pas de répondre aux problèmes d’ordre immédiat : économiques ou sociaux par exemple. Ce qu’on a donc, c’est une certaine inertie du monde politique vis-à-vis de la réalité. Ce qui a été sujet à critiques, surtout par rapport à la vitesse de réaction des uns et des autres en période électorale.

 

  On peut se souvenir que « l’État ne peut pas tout », ceci dit. On voudrait que les politiques résolvent tout, et qu’ils le fassent vite et bien de surcroît ? Quand on légifère dans l’urgence, les critiques pleuvent également, et pas sans raison : par exemple, ce qui s’est passé il y a quelques mois sur la récidive, avec une réaction exagérée, qui n’a ressuscité personne. C’est le petit jeu de « S’il y avait eu cette loi avant, cet événement n’aurait pas eu lieu ». C’est la réaction d’individus sur le chaud plutôt que d’institutions dont on attends tout de même pondération, modération, réflexion. C’est d’ailleurs un problème inhérent à la politique et au pouvoir en général : parfois, l’individu prends le pas sur la fonction. Ce n’est pas nouveau, mais cela mérite d’être souligné.

 

  • La politique, la chute

 

  Ce qui m’amène à parler du rapport personnel qu’entretiennent les politiciens avec le temps : en d’autre mots, après avoir vu comment ils agissent dans le temps, on va s’intéresser à comment le temps agit sur eux. Keynes disait, en son temps : « Sur le long terme, nous sommes tous morts », en parlant des individus. Est-ce transposable au « long terme politique » et à la « mort politique » ? Nos politiciens actuels ne commettent-t-ils pas tous un suicide politique ?

 

  Remarquons déjà qu’aucun politicien ne sort indemne de l’exercice du pouvoir. Plus la fonction est importante, plus apparaissent des taches (souvent justifiées) sur la réputation de la personne en question. J’ai déjà parlé de cela il y a quelques temps.

 

  Par ailleurs, chaque élection amène son lot de promesses, et de déceptions conséquentes : il faut doser ses promesses comme ses actes, histoire de collecter suffisamment de voix pour arriver au pouvoir, et de pouvoir l’exercer avec modération. Fatalement donc, on soulignera les promesses non tenues. Et cela fait partie de ce qui reste comme grief.

 

  Par ailleurs, il est de tradition de se rappeler ce qu’un politique a mal fait et d’oublier ce qui a bien été fait. Peut-être que c’est dû à la bipolarité du système politique (français en tout cas) : il y a toujours quelqu’un pour critiquer ce qui est fait, et il est beaucoup plus facile de critiquer que de proposer. Une élection peut même se jouer sur cette critique négative.

 

  Peut-être attend-on trop de nos dirigeants, comme je l’ai dit plus haut. Être avisé, pondéré, penser à long terme… Peut-être est-ce juste trop demander.

 

  Dans ce cas le long terme, ça n’est pas vraiment l’affaire des politiques : depuis quelques décennies, on le construit au petit bonheur la chance, en ajoutant beaucoup de court termes l’un à l’autre. Vu l’âge moyen de la classe politique, ils ne sont de toute façon pas concernés par l’influence de leur travail actuel sur l’avenir.

 

  D’où ma conclusion : sur le long terme, la préoccupation de savoir comment pourront vivre nos descendants, reste – globalement – une considération de petites gens. À partir de là, libre à eux d’agir dans le bon sens.

 

__________________________________

Cet article représente la synthèse de trois « papiers » précédemment publiés. Les habitués risquent donc de retrouver des éléments déjà lus.

Tagged , , , .Bookmark the permalink.

Une réponse à Le temps des politiques

  1. Aaron :

    On veut et on espère beaucoup trop de choses de la part des politiciens . Il faut rappeler que gouverner un pays n’est pas chose si évidente ‚ il y aura toujours des personnes en désaccord avec les nouvelles réformes ou proposition de lois . Un gouvernement idéal est et restera une utopie. En ce qui concerne le long terme je pense qu’il est fort préférable que les mandats se renouvels assez souvent car c’est dans ses périodes agitées que tout se remet en question et que de véritables changements , ou du moins prises de conscience peuvent , être espèrés .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Anti-Spam Quiz: